Je cherche tout le temps mon autobiographie culturelle - que j'ai dû composer dans un cours. La voici, ça sera plus simple.
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Introduction
Dans mon identity crest, j’ai émis l’hypothèse que mon identité était davantage liée à des valeurs qu’à une identité ethnoculturelle, sexuelle ou religieuse. En fait, je vois mon identité comme étant davantage le résultat de ces changements et de ces prises de conscience que d’un trait inné, acquis par une sorte de génétique sociale. Une introspection plus fouillée m’a permis de déterminer qu’il s’agit d’un processus de transformation et de questionnement identitaires constant qui a mené vers mon identité actuelle. Mon identité se veut plurielle, éclectique et hétérogène et comme je le démontrerai, basée sur les valeurs qui ont répondu à ces questionnements identitaires. Dans ce travail, je tenterai d’abord de démontrer les processus transformateurs de mon identité selon les périodes associées : volonté d’adhésion à la culture sociale dominante; rejet de la culture dominante pour la contre-culture et intégration et acceptation du caractère complexe et non définitif ou définitoire de mon identité. Dans chacun d’eux, j’expliquerais globalement les facteurs sociologiques et psychologiques qui ont menés vers ma transformation personnelle et les évènements marquants qui m’ont poussée à des prises de conscience. Finalement, j’expliquerai plus en détails en quoi mon identité s’est repositionnée.
Mon enfance et le début de mon adolescence : une volonté d’adhésion à la culture dominante
Mon enfance a été sujette au combat continuel entre ce que j’appellerais la micro-culture familiale et la culture de masse. Enfant, je ne savais pas quoi choisir entre les deux paradigmes, cherchant souvent à plaire – avec peu de succès – à l’un ou à l’autre. Il faut dire que j’ai grandi dans un milieu homogène, à Granby, où la moindre différence apparaissait sous une lentille grossissante. Je n’étais pas différente des autres, je semblais différente, ce qui causait le rejet. Je regrouperai ici les trois principales influences de mon enfance sur mon identité actuelle : l’influence sociale de la religion de mes parents, les convictions personnelles de mes parents, tous deux menant vers le troisième point, l’exclusion par mes pairs et les reproches de mes parents. Je tiens à dire que les exemples employés seuls peuvent se montrer banaux, mais c’est leur addition quotidienne qui m’affecta et me transforma profondément.
Mes parents font partie de la Fraternité Blanche Universelle, une secte aux enseignements divers fondée par le bulgare Omraam Mikhaël Aïvanhov, et m’ont élevés selon les préceptes de la secte. À des niveaux variés, ces croyances ont modifié le paysage de mon enfance, amenant nombres de conflits avec mon milieu immédiat.
Parmi les plus pertinents pour cette recherche, on retrouve un régime végétarien, s’expliquant par le fait que, selon la secte, une alimentation carnivore crée de la souffrance, bien mauvaise pour le karma (on se rapproche de la philosophie bouddhiste sur ce point). Mon régime alimentaire excluant toute viande rouge ou volaille, il fallait constamment demander d’adapter les repas fournis dans les camps de vacances, les sorties scolaires, les rencontres des scouts, bref, toute activité sociale. Cette différence était constamment soulignée par mon entourage et parfois la cause de railleries. Leur incompréhension était aussi due au fait que les adultes prenaient rarement ma défense – et cherchaient souvent eux-mêmes à me convertir vers un plus grand omnivorisme! – puisque le végétarisme allait à l’encontre de leurs croyances personnelles. À cette époque, je ressentais un gros malaise sur mon régime alimentaire et ce n’est vraiment que plus tard que j’ai fait le choix conscient d’être végétarienne (ou plutôt, de continuer à être végétarienne).
En plus, d’autres recommandations spirituelles éparses ont pour le moins influencées mon enfance : la musique moderne est un instrument du Mal, il faut s’habiller seulement de couleurs vives (le noir est proscrit), l’Halloween est une fête célébrant les esprits néfastes, se maquiller est très mauvais pour les énergies, il faut éviter d’être soumis à tout contenu médiatique violent, les cheveux sont des antennes, les roches sont vivantes… Je raconterai ici une anecdote particulièrement marquante, pour bien saisir la portée de la religion de mes parents sur mes activités enfantines. Lorsque j’avais sept ou huit ans, j’avais entrepris des cours de ballet classique, qui m’amusaient beaucoup. La classe exigeait d’acheter un justaucorps et des chaussons noirs. Or, je ne pouvais pas porter de noir, qui était, selon les croyances religieuses de mes parents, une couleur mauvaise pour mon aura. Ma mère m’a donc acheté un justaucorps et des chaussons roses. Cette seule différence entre moi et le groupe avait suffi pour que les enfants, leurs parents et la professeure développent un préjugé négatif à mon égard : on croyait à tord que je voulais être remarquée, être à part, attirer l’attention, alors qu’il s’agissait en fait d’un choix sur lequel je n’avais aucun pouvoir.
Il existe deux autres convictions parentales ayant marqué plus généralement mon enfance : la rigueur alimentaire et la limitation vestimentaire. Pour la première, mentionnons simplement que ma mère considérait les sucreries comme un œuvre des forces du Mal (littéralement!) et que leur consommation était très limitée. De prime abord, le facteur peut paraître anodin, mais de très nombreux conflits ont surgi avec la famille et la communauté élargies à ce sujet, ce qui m’éloignait de ces derniers. Par exemple, à une de mes fêtes d’anniversaire, il m’était interdit de manger mon gâteau préparé par ma grand-mère, alors que tout le monde avait eu le droit à une portion. J’avais été ensuite témoin de la dispute ayant suivi. Du reste, terminons en disant que mon père, gérant d’un magasin d’économie, ne permettait que nous puissions encourager la compétition. Je ne m’habillais donc pas à la dernière mode, alors que dans milieu (du haut de la classe moyenne), il était très mal vu par mes comparses de ne porter aucune marque. On me demandait constamment pourquoi je ne portais ni Nike, ni Adidas, comme tout le monde.
Si les choix de mes parents ont fortement influencé mon (non-) intégration sociale, quelques unes de leur conviction s’avéraient aussi positives. La première se situerait au niveau du développement de ma curiosité intellectuelle. Ma mère étant une femme cultivée, une féministe concrète, pour ainsi dire, m’a toujours encouragée à faire les activités qui me plaisaient, peu importe si leur pratique était socialement acceptée ou non. Ainsi, je n’ai jamais été soumise à des stéréotypes sexuels. J’ai pu jouer au camion, faire des sciences, adorer les mathématiques, faire des cabanes dans les arbres ou réaliser des mauvais coups sans avoir à être un garçon. Ma mère m’a poussée à essayer presque tout ce que je souhaitais essayer, à apprendre sur tout ce qui m’intéressait et aujourd’hui encore, j’en retire une grande curiosité intellectuelle – qui est d’ailleurs devenue une de mes valeurs - et une bonne motivation scolaire. D’un autre côté, j’ai reçu aussi la rançon de cette gloire : mes collègues de classe trouvaient souvent que je m’exprimais avec des mots trop compliqués pour eux (comme quoi il y a milles raisons qui amènent au préjugé)!
La seconde conviction se situerait au niveau des efforts exigés. Ma mère m’a toujours incitée à être la meilleure (possible) dans les activités que j’entreprenais. Si, plus jeune, je ressentais une pression de performance énorme, je peux dire aujourd’hui que, globalement, cette attitude m’a aidée. En tentant de faire mon mieux partout, j’ai réussi à développer un très bon rendement académique et à satisfaire mes employeurs. D’une certaine manière, j’ai incorporé la motivation externe (plaire à ma mère en étant meilleure) à ma motivation interne, à mon surmoi, au sens freudien.
Comme je l’ai mentionné à maintes reprises, mes différences, quoique minimes, du point de vue alimentaire, religieux, vestimentaire ou linguistique ont réussi à engendrer un sentiment d’étrangeté autour de ma personne de la part de mes camarades de classe. La discrimination était bien réelle et j’en étais pleinement consciente. Même au début du primaire, j’avais l’impression de ne pas fitter avec la culture dominante. Vers ma troisième année, j’avais expliqué à mon enseignante lors d’une rencontre avec les parents que j’avais l’impression que le monde était comme un carré (un cadre), mais que je me sentais incapable d’y rentrer. À la fin du primaire, mon école avait monté un programme sur l’intimidation, où une enquête à l’aveugle devait cerner les élèves les plus exclus. J’avais été en tête des palmarès et j’avais reçu alors un soutien psychologique important (qui m’a par ailleurs beaucoup aidée). Ce sentiment d’être autre m’a poursuivi longtemps, jusqu’au début de l’université. Il a aussi engendré une quête identitaire très grande : plus on soulignait que j’étais différente pour une raison donnée, plus j’essayais sans succès de me conformer à la norme donnée. À la maison, mes essais de conformation étaient vus d’un mauvais œil, puisqu’ils allaient souvent à l’encontre des croyances religieuses de mes parents, qui réprimaient alors mes actes. Je me sentais prise entre l’arbre et l’écorce, souhaitant me vouer à deux Dieux ayant des exigences contraires.
En route vers l’adolescence
À la fin de mon primaire, mes parents se séparent. Puisque j’étais en perpétuel conflit avec ma mère, je choisis d’aller vivre avec mon père. Il travaille alors environ quatre-vingt heures par semaine; il n’est pas très disponible. Puisque ma mère s’occupait de la discipline religieuse, je deviens alors tout à fait libre d’agir à ma guise. S’en suit alors une période faste de gavage culturel, où je goûte à toute la culture américaine jusqu’alors interdite. J’écoute à tous les jours CKOI, j’admire Musique Plus, je suis les épisodes de Dawson Creeks, je chante Jacynthe, je danse Britney Spears. Je lève quelques interdits : je me perce les oreilles, je porte du noir, je me teins les cheveux, je me maquille. Je me crois très rebelle, pourtant, même si j’ai les mêmes habitudes que mes comparses, je ne réussis pas à m’intégrer. Quoi que je fasse, les autres me renvoient toujours à l’image de la petite fille différente. Et dans les faits, j’étais devenue différente, puisque ma socialisation s’était faite bien à l’écart des autres.
De l’adolescence au début de mon université : rejet de la culture dominante en faveur de la contre-culture
En deuxième secondaire, je commence à me fatiguer de mon régime accéléré de culture populaire. En fait, je n’aime pas vraiment ça, je ne m’identifie pas à toutes ces idoles, pourtant, je sens qu’il faut que je le fasse. Parallèlement, puisqu’on me répète continuellement que je ne suis pas comme les autres, je décide d’agir différemment et de rechercher une culture sociale qui me ressemble davantage. Ce qu’il faut retenir ici, c’est que ma recherche d’une contre-culture ne venait pas en elle-même d’un besoin d’adhérer à un autre cadre de références, mais surtout en réponse à l’image qu’on me renvoyait de moi-même. C’est en quelque sorte la culture de masse qui a choisi de me placer dans une autre catégorie et je n’ai fait qu’acquiescer plutôt que de continuer à me battre. Je choisis deux contre-cultures principales, selon les âges, que je nommerai vulgairement : les nerdz et les gauchistes.
Internet et les nerdz
Vers ma deuxième année du secondaire, je me procure un ordinateur. Je fais le choix dès lors de devenir nerdz, suite au visionnement intensif des épisodes de la Revanche des nerdz, une émission produite par une petite chaîne spécialisée du réseau Astral Média, Ztélé. Les nerdz et Internet suppléeront mon manque de sentiment d’appartenance, le temps que je retrouve un certain prestige social, vers la fin du secondaire.
La revanche des nerdz porte sur l’informatique, les jeux et les nouvelles technologies. Je m’identifie rapidement à cette communauté, le sobriquet nerdz était associé à certains concepts auxquels je peux facilement correspondre : l’amour des sciences et des nouvelles technologies, la motivation scolaire, le rejet social et (!) le port de lunettes. Je deviens fan de l’émission. Je débute rapidement une double vie, où je passe au minimum deux heures par jour à discuter avec des internautes ayant des intérêts similaires aux miens.
Internet devient rapidement mon médium favori en étant la passerelle qui me permettra d’accéder à la culture alternative. Je m’engage vite dans une démarche d’exploration, qui sera d’abord musicale. J’abandonne les reines de la pop pour Moby, puis Ramasutra, puis Jay-Jay Johanson, Portishead, Radiohead, Autechre, Amon Tobin, The Herbaliser, Kraftwerk… Je développe alors une mélomanie sans borne envers la musique électronique. Ma curiosité artistique s’exprimera aussi dans d’autres domaines : je commence à lire Alexandre Jardin, Frédéric Beigbeder, Kafka, à force de recommandations internautes. Le Web m’amène aussi à connaître des films qui n’étaient pas disponibles dans ma ville natale : American Beauty, The Hours, The Virgin Suicides, Magnolia, Habla con ella, etc.
À priori, on pourrait penser que le Web fut un exutoire pour mes difficultés sociales. C’est en partie vrai, mais aussi en partie faux. En fait, retrouver des personnes aux intérêts semblables aux miens m’a permis de justifier mes goûts et de retrouver une résonnance, bien que virtuelle, aux réalités que je vivais. Je m’affirmais beaucoup plus et pour les premières fois, mes démarches semblaient vraies aux yeux des autres.
J’ai ce souvenir très vif de quatrième secondaire où j’ai reçu spontanément (à la suite d’un commentaire positif d’un élève me concernant) une ovation debout avec des applaudissements pour souligner ce que j’étais devenue. J’ai aussi obtenu par la suite de nombreux prix scolaires, pour ma personnalité, mon implication et mes résultats académiques. Mais je crois que je n’étais pas devenue différente, mais plutôt que les autres étaient rassurés de pouvoir me ranger dans une catégorie donnée, qui nous convenait réciproquement. On pouvait me sizer.
Le gauchisme
Même si mon appartenance à la communauté nerdz m’apporte beaucoup de satisfaction, je cherche encore une culture concrète qui pourrait m’accepter dans mon entièreté, avec quelque chose de moins artificiel qu’un intérêt pour l’informatique à sa base. Ma jeunesse me rend aussi très idéaliste et je veux alors bâtir un monde meilleur, sur des principes d’écoute, d’ouverture, de justice et d’égalité. Je cherche un groupe d’appartenance à la hauteur de mes ambitions. Je choisis donc d’être gauchiste.
Vers la fin de mon cégep, une grève générale illimitée se déclenche dans la majorité des établissements d’éducation postsecondaires de la province. Alors que je socialisais peu durant mes études collégiales – les sciences pures étaient peu faites pour moi et j’obtenais de mauvais résultats -, je décide de m’impliquer activement dans le mouvement de grève. Je découvre pour la première fois des altermondialistes, des gauchistes, des anarchistes, des environnementalistes. Leur philosophie de vie est d’emblée pointée vers la défense des opprimés et des personnes marginalisés. Ils sont fascinants, ils s’habillent de couleurs vives et font des stages humanitaires aux quatre coins de la planète! Avec eux, je suis acceptée dans toute ma complexité : même le végétarisme est à la mode!
Le choix personnel d’être gauchiste est le premier qui répond à la fois à mes valeurs et à mes besoins psychologiques. Je peux me sentir appréciée et aimée dans ce groupe social, mais surtout, peu jugée. C’est un grand changement.
Conséquences personnelles
Jusqu’ici, il est assez ironique de constater que pour la première partie de ma vie, j’ai lutté pour ne pas être différente et qu’on me rabrouait. Pour la seconde, c’est plutôt le contraire, je faisais tout pour être différente et on m’encourageait.
Cette toute nouvelle reconnaissance a aussi ses côtés négatifs : je m’enorgueillis. Je crois tout à coup que je suis meilleure car je suis différente, en comparaison avec mon attitude première : me penser inférieure car différente. Puisqu’il s’agit davantage d’une attitude mentale que d’un manque d’humilité dans mes actions concrètes, ça ne gène nullement mes interactions sociales. Mais ce conflit intérieur sera seulement résolu à la troisième étape de formation de mon identité actuelle, que l’on verra à l’instant.
Milieu de mon université : intégration et acceptation du caractère complexe et non définitif ou définitoire de mon identité
Jusqu’au début de mon université, j’avais opposé culture et contre-culture d’une façon manichéenne. J’avais développé intérieurement un sentiment de frustration entre la culture populaire qui m’apparaissait fermée sur elle-même et réfractaire au changement. Je pensais alors indépendante des courants sociaux qui pouvaient régir mon milieu. Mais une troisième prise de conscience me permet de mettre à l’épreuve mes conclusions. En premier lieu, mes lectures académiques questionnent ma division stéréotypée des classes sociales. En second lieu, je me rends compte, avec mes études universitaires, que je ressens bel et bien un sentiment d’appartenance envers mes pairs.
Vers la fin de mon cégep, toujours aussi avide de connaissances, je consulte le portail informatique du département de philosophie, qui recense les meilleurs sites pour explorer les confins de la pensée. J’y découvre la maison-page, un site d’un intellectuel français, qui commente de façon subjective les textes de plusieurs classiques de la philosophie. Je tombe sur une analyse du film Fight Club, qui dissèque le film sous trois axes : le premier, dit consommateur (culture de masse); le second, du Fight Club (contre-culture) et le dernier, ermite (indépendance, autarcie). Je me rends compte que mes choix culturels font aussi partie d’une grande culture, importante, avec ses propres préceptes; je suis tout autant manipulée par les magasines spécialisés que l’on peut être avilis par le Journal de Montréal. Je me crois différente, mais je suis pareille aux autres, seul change l’idéal de conformation.
Parallèlement, je me rends compte que je porte des jugements trop catégoriques sur les choix des autres. Dois-je vraiment me penser supérieure à cet homme en véhicule utilitaire sport parce que j’utilise le transport en commun? À moins de connaître tous les facteurs sociaux et environnementaux, il est impossible pour moi d’avoir un jugement éclairé et réfléchi sur le sujet. Ma vision s’avère réductrice et je souhaite la changer. Je veux laisser une plus grande place aux choix individuels. Je me dois d’éviter de catégoriser les autres.
Mes études supérieures viendront confirmer ces fraîches conclusions cégépiennes. À cet effet, l’université parachèvera mes derniers questionnements identitaires. En rejoignant ce milieu, je me retrouve avec plusieurs individus matures, qui ne jugent plus selon les critères habituels de l’école primaire ou secondaire. Le jugement par les apparences étant éliminé, il ne reste plus que l’essence même de la personne qui peut créer les amitiés (ou les quelques groupes sociaux existants). C’est ainsi que je m’aperçois soudainement de l’effet de cohorte. Les personnes que je côtoie ont vécu des situations analogues aux miennes, une éducation similaire, à travers un contexte économique donné. Le choix du même programme académique fait de nous une communauté d’intérêt. Il n’existe pas de barrière réelle entre moi et eux, sauf celles que je veux bien poser. Je décide alors tranquillement d’abaisser mes propres critères et d’annihiler les préjugés qui auraient pu subsister.
Une identité basée sur des valeurs
La réalisation de ma complexité identitaire (je suis si semblable dans ma différence) me permet de repositionner les critères auxquels je souhaite m’identifier. J’énumérerai ici une toute dernière cause de cette transformation : mon rapport avec les voyages et l’urbanisation. Elle me servira à mettre en perspective les raisons pour lesquelles j’ai choisi une identité basée sur les valeurs : d’abord, pour une raison utilitaire – je suis invisible! -, ensuite, pour me diriger vers l’essentiel – versus la superficialité.
Au cours de ma quatrième secondaire et de mon cégep, j’ai l’occasion de sortir du Québec. Je visite Chine, France, Angleterre, Allemagne, Belgique, Nord-Est des États-Unis et quelques provinces canadiennes. Parallèlement, mes études universitaires me demandent de déménager à Montréal, où je me sens très à l’aise. Je constate que je peux être moi, partout, en tout lieu, tout temps. Ce qu’il me manquait, au départ, c’était un feu vert inconscient qui retirerait les interdits que je m’étais auparavant fixés.
Le contact avec la réalité multiculturelle montréalaise change aussi ma perspective sur ma religion. Voyant autant de gens croire en des préceptes différents, je ne peux pas m’empêcher de considérer la religion comme étant un produit humain. Puisque le rapport que j’entretiens avec le mysticisme est problématique, je deviens rapidement athée, en choisissant plutôt l’humanisme comme nouveau cadre de valeurs.
En comparant les images écrites ou télévisuelles avec ma réalité quotidienne montréalaise, je remarque une réalité qui m’était étrangère jusqu’alors à Granby : mon groupe social est omniscient dans les médias. Étant caucasienne et francophone au Québec, c’est le passeport parfait pour l’invisibilité. Il faut dire que je ne me distingue pas par d’autres traits particuliers : je suis une fille bien dans sa peau, je ne démontre pas d’affiliation religieuse, j’ai un salaire moyen d’étudiante, je suis totalement neutre (au pis, je m’habille mal). Cette absence de référents culturels apparents m’amènent à rejeter les classes sociales traditionnelles pour tenter de me distinguer : ce que je suis, c’est comment j’agis, ce que je crois et non pas un trait extérieur.
C’est ce qui m’a donc amené à me définir principalement par les valeurs. De cette manière, on peut s’intéresser au cœur de ma personne – et pour paraphraser St-Exupéry – à l’essentiel qui est invisible aux yeux. En choisissant des groupes sociaux qui ont les mêmes valeurs que moi, je m’assure aussi d’éviter les préjugés sur les personnes. Les valeurs me donnent aussi une variété de choix sur les possibilités de transformation que mon identité peut acquérir. J’ai toute la latitude nécessaire pour avoir une identité ouverte, fonctionnelle, peu importe le paradigme dans lequel je me retrouve.
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Introduction
Dans mon identity crest, j’ai émis l’hypothèse que mon identité était davantage liée à des valeurs qu’à une identité ethnoculturelle, sexuelle ou religieuse. En fait, je vois mon identité comme étant davantage le résultat de ces changements et de ces prises de conscience que d’un trait inné, acquis par une sorte de génétique sociale. Une introspection plus fouillée m’a permis de déterminer qu’il s’agit d’un processus de transformation et de questionnement identitaires constant qui a mené vers mon identité actuelle. Mon identité se veut plurielle, éclectique et hétérogène et comme je le démontrerai, basée sur les valeurs qui ont répondu à ces questionnements identitaires. Dans ce travail, je tenterai d’abord de démontrer les processus transformateurs de mon identité selon les périodes associées : volonté d’adhésion à la culture sociale dominante; rejet de la culture dominante pour la contre-culture et intégration et acceptation du caractère complexe et non définitif ou définitoire de mon identité. Dans chacun d’eux, j’expliquerais globalement les facteurs sociologiques et psychologiques qui ont menés vers ma transformation personnelle et les évènements marquants qui m’ont poussée à des prises de conscience. Finalement, j’expliquerai plus en détails en quoi mon identité s’est repositionnée.
Mon enfance et le début de mon adolescence : une volonté d’adhésion à la culture dominante
Mon enfance a été sujette au combat continuel entre ce que j’appellerais la micro-culture familiale et la culture de masse. Enfant, je ne savais pas quoi choisir entre les deux paradigmes, cherchant souvent à plaire – avec peu de succès – à l’un ou à l’autre. Il faut dire que j’ai grandi dans un milieu homogène, à Granby, où la moindre différence apparaissait sous une lentille grossissante. Je n’étais pas différente des autres, je semblais différente, ce qui causait le rejet. Je regrouperai ici les trois principales influences de mon enfance sur mon identité actuelle : l’influence sociale de la religion de mes parents, les convictions personnelles de mes parents, tous deux menant vers le troisième point, l’exclusion par mes pairs et les reproches de mes parents. Je tiens à dire que les exemples employés seuls peuvent se montrer banaux, mais c’est leur addition quotidienne qui m’affecta et me transforma profondément.
Mes parents font partie de la Fraternité Blanche Universelle, une secte aux enseignements divers fondée par le bulgare Omraam Mikhaël Aïvanhov, et m’ont élevés selon les préceptes de la secte. À des niveaux variés, ces croyances ont modifié le paysage de mon enfance, amenant nombres de conflits avec mon milieu immédiat.
Parmi les plus pertinents pour cette recherche, on retrouve un régime végétarien, s’expliquant par le fait que, selon la secte, une alimentation carnivore crée de la souffrance, bien mauvaise pour le karma (on se rapproche de la philosophie bouddhiste sur ce point). Mon régime alimentaire excluant toute viande rouge ou volaille, il fallait constamment demander d’adapter les repas fournis dans les camps de vacances, les sorties scolaires, les rencontres des scouts, bref, toute activité sociale. Cette différence était constamment soulignée par mon entourage et parfois la cause de railleries. Leur incompréhension était aussi due au fait que les adultes prenaient rarement ma défense – et cherchaient souvent eux-mêmes à me convertir vers un plus grand omnivorisme! – puisque le végétarisme allait à l’encontre de leurs croyances personnelles. À cette époque, je ressentais un gros malaise sur mon régime alimentaire et ce n’est vraiment que plus tard que j’ai fait le choix conscient d’être végétarienne (ou plutôt, de continuer à être végétarienne).
En plus, d’autres recommandations spirituelles éparses ont pour le moins influencées mon enfance : la musique moderne est un instrument du Mal, il faut s’habiller seulement de couleurs vives (le noir est proscrit), l’Halloween est une fête célébrant les esprits néfastes, se maquiller est très mauvais pour les énergies, il faut éviter d’être soumis à tout contenu médiatique violent, les cheveux sont des antennes, les roches sont vivantes… Je raconterai ici une anecdote particulièrement marquante, pour bien saisir la portée de la religion de mes parents sur mes activités enfantines. Lorsque j’avais sept ou huit ans, j’avais entrepris des cours de ballet classique, qui m’amusaient beaucoup. La classe exigeait d’acheter un justaucorps et des chaussons noirs. Or, je ne pouvais pas porter de noir, qui était, selon les croyances religieuses de mes parents, une couleur mauvaise pour mon aura. Ma mère m’a donc acheté un justaucorps et des chaussons roses. Cette seule différence entre moi et le groupe avait suffi pour que les enfants, leurs parents et la professeure développent un préjugé négatif à mon égard : on croyait à tord que je voulais être remarquée, être à part, attirer l’attention, alors qu’il s’agissait en fait d’un choix sur lequel je n’avais aucun pouvoir.
Il existe deux autres convictions parentales ayant marqué plus généralement mon enfance : la rigueur alimentaire et la limitation vestimentaire. Pour la première, mentionnons simplement que ma mère considérait les sucreries comme un œuvre des forces du Mal (littéralement!) et que leur consommation était très limitée. De prime abord, le facteur peut paraître anodin, mais de très nombreux conflits ont surgi avec la famille et la communauté élargies à ce sujet, ce qui m’éloignait de ces derniers. Par exemple, à une de mes fêtes d’anniversaire, il m’était interdit de manger mon gâteau préparé par ma grand-mère, alors que tout le monde avait eu le droit à une portion. J’avais été ensuite témoin de la dispute ayant suivi. Du reste, terminons en disant que mon père, gérant d’un magasin d’économie, ne permettait que nous puissions encourager la compétition. Je ne m’habillais donc pas à la dernière mode, alors que dans milieu (du haut de la classe moyenne), il était très mal vu par mes comparses de ne porter aucune marque. On me demandait constamment pourquoi je ne portais ni Nike, ni Adidas, comme tout le monde.
Si les choix de mes parents ont fortement influencé mon (non-) intégration sociale, quelques unes de leur conviction s’avéraient aussi positives. La première se situerait au niveau du développement de ma curiosité intellectuelle. Ma mère étant une femme cultivée, une féministe concrète, pour ainsi dire, m’a toujours encouragée à faire les activités qui me plaisaient, peu importe si leur pratique était socialement acceptée ou non. Ainsi, je n’ai jamais été soumise à des stéréotypes sexuels. J’ai pu jouer au camion, faire des sciences, adorer les mathématiques, faire des cabanes dans les arbres ou réaliser des mauvais coups sans avoir à être un garçon. Ma mère m’a poussée à essayer presque tout ce que je souhaitais essayer, à apprendre sur tout ce qui m’intéressait et aujourd’hui encore, j’en retire une grande curiosité intellectuelle – qui est d’ailleurs devenue une de mes valeurs - et une bonne motivation scolaire. D’un autre côté, j’ai reçu aussi la rançon de cette gloire : mes collègues de classe trouvaient souvent que je m’exprimais avec des mots trop compliqués pour eux (comme quoi il y a milles raisons qui amènent au préjugé)!
La seconde conviction se situerait au niveau des efforts exigés. Ma mère m’a toujours incitée à être la meilleure (possible) dans les activités que j’entreprenais. Si, plus jeune, je ressentais une pression de performance énorme, je peux dire aujourd’hui que, globalement, cette attitude m’a aidée. En tentant de faire mon mieux partout, j’ai réussi à développer un très bon rendement académique et à satisfaire mes employeurs. D’une certaine manière, j’ai incorporé la motivation externe (plaire à ma mère en étant meilleure) à ma motivation interne, à mon surmoi, au sens freudien.
Comme je l’ai mentionné à maintes reprises, mes différences, quoique minimes, du point de vue alimentaire, religieux, vestimentaire ou linguistique ont réussi à engendrer un sentiment d’étrangeté autour de ma personne de la part de mes camarades de classe. La discrimination était bien réelle et j’en étais pleinement consciente. Même au début du primaire, j’avais l’impression de ne pas fitter avec la culture dominante. Vers ma troisième année, j’avais expliqué à mon enseignante lors d’une rencontre avec les parents que j’avais l’impression que le monde était comme un carré (un cadre), mais que je me sentais incapable d’y rentrer. À la fin du primaire, mon école avait monté un programme sur l’intimidation, où une enquête à l’aveugle devait cerner les élèves les plus exclus. J’avais été en tête des palmarès et j’avais reçu alors un soutien psychologique important (qui m’a par ailleurs beaucoup aidée). Ce sentiment d’être autre m’a poursuivi longtemps, jusqu’au début de l’université. Il a aussi engendré une quête identitaire très grande : plus on soulignait que j’étais différente pour une raison donnée, plus j’essayais sans succès de me conformer à la norme donnée. À la maison, mes essais de conformation étaient vus d’un mauvais œil, puisqu’ils allaient souvent à l’encontre des croyances religieuses de mes parents, qui réprimaient alors mes actes. Je me sentais prise entre l’arbre et l’écorce, souhaitant me vouer à deux Dieux ayant des exigences contraires.
En route vers l’adolescence
À la fin de mon primaire, mes parents se séparent. Puisque j’étais en perpétuel conflit avec ma mère, je choisis d’aller vivre avec mon père. Il travaille alors environ quatre-vingt heures par semaine; il n’est pas très disponible. Puisque ma mère s’occupait de la discipline religieuse, je deviens alors tout à fait libre d’agir à ma guise. S’en suit alors une période faste de gavage culturel, où je goûte à toute la culture américaine jusqu’alors interdite. J’écoute à tous les jours CKOI, j’admire Musique Plus, je suis les épisodes de Dawson Creeks, je chante Jacynthe, je danse Britney Spears. Je lève quelques interdits : je me perce les oreilles, je porte du noir, je me teins les cheveux, je me maquille. Je me crois très rebelle, pourtant, même si j’ai les mêmes habitudes que mes comparses, je ne réussis pas à m’intégrer. Quoi que je fasse, les autres me renvoient toujours à l’image de la petite fille différente. Et dans les faits, j’étais devenue différente, puisque ma socialisation s’était faite bien à l’écart des autres.
De l’adolescence au début de mon université : rejet de la culture dominante en faveur de la contre-culture
En deuxième secondaire, je commence à me fatiguer de mon régime accéléré de culture populaire. En fait, je n’aime pas vraiment ça, je ne m’identifie pas à toutes ces idoles, pourtant, je sens qu’il faut que je le fasse. Parallèlement, puisqu’on me répète continuellement que je ne suis pas comme les autres, je décide d’agir différemment et de rechercher une culture sociale qui me ressemble davantage. Ce qu’il faut retenir ici, c’est que ma recherche d’une contre-culture ne venait pas en elle-même d’un besoin d’adhérer à un autre cadre de références, mais surtout en réponse à l’image qu’on me renvoyait de moi-même. C’est en quelque sorte la culture de masse qui a choisi de me placer dans une autre catégorie et je n’ai fait qu’acquiescer plutôt que de continuer à me battre. Je choisis deux contre-cultures principales, selon les âges, que je nommerai vulgairement : les nerdz et les gauchistes.
Internet et les nerdz
Vers ma deuxième année du secondaire, je me procure un ordinateur. Je fais le choix dès lors de devenir nerdz, suite au visionnement intensif des épisodes de la Revanche des nerdz, une émission produite par une petite chaîne spécialisée du réseau Astral Média, Ztélé. Les nerdz et Internet suppléeront mon manque de sentiment d’appartenance, le temps que je retrouve un certain prestige social, vers la fin du secondaire.
La revanche des nerdz porte sur l’informatique, les jeux et les nouvelles technologies. Je m’identifie rapidement à cette communauté, le sobriquet nerdz était associé à certains concepts auxquels je peux facilement correspondre : l’amour des sciences et des nouvelles technologies, la motivation scolaire, le rejet social et (!) le port de lunettes. Je deviens fan de l’émission. Je débute rapidement une double vie, où je passe au minimum deux heures par jour à discuter avec des internautes ayant des intérêts similaires aux miens.
Internet devient rapidement mon médium favori en étant la passerelle qui me permettra d’accéder à la culture alternative. Je m’engage vite dans une démarche d’exploration, qui sera d’abord musicale. J’abandonne les reines de la pop pour Moby, puis Ramasutra, puis Jay-Jay Johanson, Portishead, Radiohead, Autechre, Amon Tobin, The Herbaliser, Kraftwerk… Je développe alors une mélomanie sans borne envers la musique électronique. Ma curiosité artistique s’exprimera aussi dans d’autres domaines : je commence à lire Alexandre Jardin, Frédéric Beigbeder, Kafka, à force de recommandations internautes. Le Web m’amène aussi à connaître des films qui n’étaient pas disponibles dans ma ville natale : American Beauty, The Hours, The Virgin Suicides, Magnolia, Habla con ella, etc.
À priori, on pourrait penser que le Web fut un exutoire pour mes difficultés sociales. C’est en partie vrai, mais aussi en partie faux. En fait, retrouver des personnes aux intérêts semblables aux miens m’a permis de justifier mes goûts et de retrouver une résonnance, bien que virtuelle, aux réalités que je vivais. Je m’affirmais beaucoup plus et pour les premières fois, mes démarches semblaient vraies aux yeux des autres.
J’ai ce souvenir très vif de quatrième secondaire où j’ai reçu spontanément (à la suite d’un commentaire positif d’un élève me concernant) une ovation debout avec des applaudissements pour souligner ce que j’étais devenue. J’ai aussi obtenu par la suite de nombreux prix scolaires, pour ma personnalité, mon implication et mes résultats académiques. Mais je crois que je n’étais pas devenue différente, mais plutôt que les autres étaient rassurés de pouvoir me ranger dans une catégorie donnée, qui nous convenait réciproquement. On pouvait me sizer.
Le gauchisme
Même si mon appartenance à la communauté nerdz m’apporte beaucoup de satisfaction, je cherche encore une culture concrète qui pourrait m’accepter dans mon entièreté, avec quelque chose de moins artificiel qu’un intérêt pour l’informatique à sa base. Ma jeunesse me rend aussi très idéaliste et je veux alors bâtir un monde meilleur, sur des principes d’écoute, d’ouverture, de justice et d’égalité. Je cherche un groupe d’appartenance à la hauteur de mes ambitions. Je choisis donc d’être gauchiste.
Vers la fin de mon cégep, une grève générale illimitée se déclenche dans la majorité des établissements d’éducation postsecondaires de la province. Alors que je socialisais peu durant mes études collégiales – les sciences pures étaient peu faites pour moi et j’obtenais de mauvais résultats -, je décide de m’impliquer activement dans le mouvement de grève. Je découvre pour la première fois des altermondialistes, des gauchistes, des anarchistes, des environnementalistes. Leur philosophie de vie est d’emblée pointée vers la défense des opprimés et des personnes marginalisés. Ils sont fascinants, ils s’habillent de couleurs vives et font des stages humanitaires aux quatre coins de la planète! Avec eux, je suis acceptée dans toute ma complexité : même le végétarisme est à la mode!
Le choix personnel d’être gauchiste est le premier qui répond à la fois à mes valeurs et à mes besoins psychologiques. Je peux me sentir appréciée et aimée dans ce groupe social, mais surtout, peu jugée. C’est un grand changement.
Conséquences personnelles
Jusqu’ici, il est assez ironique de constater que pour la première partie de ma vie, j’ai lutté pour ne pas être différente et qu’on me rabrouait. Pour la seconde, c’est plutôt le contraire, je faisais tout pour être différente et on m’encourageait.
Cette toute nouvelle reconnaissance a aussi ses côtés négatifs : je m’enorgueillis. Je crois tout à coup que je suis meilleure car je suis différente, en comparaison avec mon attitude première : me penser inférieure car différente. Puisqu’il s’agit davantage d’une attitude mentale que d’un manque d’humilité dans mes actions concrètes, ça ne gène nullement mes interactions sociales. Mais ce conflit intérieur sera seulement résolu à la troisième étape de formation de mon identité actuelle, que l’on verra à l’instant.
Milieu de mon université : intégration et acceptation du caractère complexe et non définitif ou définitoire de mon identité
Jusqu’au début de mon université, j’avais opposé culture et contre-culture d’une façon manichéenne. J’avais développé intérieurement un sentiment de frustration entre la culture populaire qui m’apparaissait fermée sur elle-même et réfractaire au changement. Je pensais alors indépendante des courants sociaux qui pouvaient régir mon milieu. Mais une troisième prise de conscience me permet de mettre à l’épreuve mes conclusions. En premier lieu, mes lectures académiques questionnent ma division stéréotypée des classes sociales. En second lieu, je me rends compte, avec mes études universitaires, que je ressens bel et bien un sentiment d’appartenance envers mes pairs.
Vers la fin de mon cégep, toujours aussi avide de connaissances, je consulte le portail informatique du département de philosophie, qui recense les meilleurs sites pour explorer les confins de la pensée. J’y découvre la maison-page, un site d’un intellectuel français, qui commente de façon subjective les textes de plusieurs classiques de la philosophie. Je tombe sur une analyse du film Fight Club, qui dissèque le film sous trois axes : le premier, dit consommateur (culture de masse); le second, du Fight Club (contre-culture) et le dernier, ermite (indépendance, autarcie). Je me rends compte que mes choix culturels font aussi partie d’une grande culture, importante, avec ses propres préceptes; je suis tout autant manipulée par les magasines spécialisés que l’on peut être avilis par le Journal de Montréal. Je me crois différente, mais je suis pareille aux autres, seul change l’idéal de conformation.
Parallèlement, je me rends compte que je porte des jugements trop catégoriques sur les choix des autres. Dois-je vraiment me penser supérieure à cet homme en véhicule utilitaire sport parce que j’utilise le transport en commun? À moins de connaître tous les facteurs sociaux et environnementaux, il est impossible pour moi d’avoir un jugement éclairé et réfléchi sur le sujet. Ma vision s’avère réductrice et je souhaite la changer. Je veux laisser une plus grande place aux choix individuels. Je me dois d’éviter de catégoriser les autres.
Mes études supérieures viendront confirmer ces fraîches conclusions cégépiennes. À cet effet, l’université parachèvera mes derniers questionnements identitaires. En rejoignant ce milieu, je me retrouve avec plusieurs individus matures, qui ne jugent plus selon les critères habituels de l’école primaire ou secondaire. Le jugement par les apparences étant éliminé, il ne reste plus que l’essence même de la personne qui peut créer les amitiés (ou les quelques groupes sociaux existants). C’est ainsi que je m’aperçois soudainement de l’effet de cohorte. Les personnes que je côtoie ont vécu des situations analogues aux miennes, une éducation similaire, à travers un contexte économique donné. Le choix du même programme académique fait de nous une communauté d’intérêt. Il n’existe pas de barrière réelle entre moi et eux, sauf celles que je veux bien poser. Je décide alors tranquillement d’abaisser mes propres critères et d’annihiler les préjugés qui auraient pu subsister.
Une identité basée sur des valeurs
La réalisation de ma complexité identitaire (je suis si semblable dans ma différence) me permet de repositionner les critères auxquels je souhaite m’identifier. J’énumérerai ici une toute dernière cause de cette transformation : mon rapport avec les voyages et l’urbanisation. Elle me servira à mettre en perspective les raisons pour lesquelles j’ai choisi une identité basée sur les valeurs : d’abord, pour une raison utilitaire – je suis invisible! -, ensuite, pour me diriger vers l’essentiel – versus la superficialité.
Au cours de ma quatrième secondaire et de mon cégep, j’ai l’occasion de sortir du Québec. Je visite Chine, France, Angleterre, Allemagne, Belgique, Nord-Est des États-Unis et quelques provinces canadiennes. Parallèlement, mes études universitaires me demandent de déménager à Montréal, où je me sens très à l’aise. Je constate que je peux être moi, partout, en tout lieu, tout temps. Ce qu’il me manquait, au départ, c’était un feu vert inconscient qui retirerait les interdits que je m’étais auparavant fixés.
Le contact avec la réalité multiculturelle montréalaise change aussi ma perspective sur ma religion. Voyant autant de gens croire en des préceptes différents, je ne peux pas m’empêcher de considérer la religion comme étant un produit humain. Puisque le rapport que j’entretiens avec le mysticisme est problématique, je deviens rapidement athée, en choisissant plutôt l’humanisme comme nouveau cadre de valeurs.
En comparant les images écrites ou télévisuelles avec ma réalité quotidienne montréalaise, je remarque une réalité qui m’était étrangère jusqu’alors à Granby : mon groupe social est omniscient dans les médias. Étant caucasienne et francophone au Québec, c’est le passeport parfait pour l’invisibilité. Il faut dire que je ne me distingue pas par d’autres traits particuliers : je suis une fille bien dans sa peau, je ne démontre pas d’affiliation religieuse, j’ai un salaire moyen d’étudiante, je suis totalement neutre (au pis, je m’habille mal). Cette absence de référents culturels apparents m’amènent à rejeter les classes sociales traditionnelles pour tenter de me distinguer : ce que je suis, c’est comment j’agis, ce que je crois et non pas un trait extérieur.
C’est ce qui m’a donc amené à me définir principalement par les valeurs. De cette manière, on peut s’intéresser au cœur de ma personne – et pour paraphraser St-Exupéry – à l’essentiel qui est invisible aux yeux. En choisissant des groupes sociaux qui ont les mêmes valeurs que moi, je m’assure aussi d’éviter les préjugés sur les personnes. Les valeurs me donnent aussi une variété de choix sur les possibilités de transformation que mon identité peut acquérir. J’ai toute la latitude nécessaire pour avoir une identité ouverte, fonctionnelle, peu importe le paradigme dans lequel je me retrouve.


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