Je suis fébrile, parce que je veux réaliser un de mes rêves. Je suis maladroite, je ne sais pas trop comment m'y prendre. Tu vois, je voudrais raconter une histoire. Je vais te parler de moi : je suis égocentrique, quand même. Sauf que je ne sais pas comment me présenter. Alors je vais utiliser des personnages.
Je vois tout ça comme un film, quand je l'imagine. C'est un médium que j'aime beaucoup, mais que je connais peu. J'aime les scénarios d'Arriaga, quand tout est déconstruit et qu'on voit les évènements tous en parallèles.
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Je les mets ici, pour que je les retranscrive, plus tard, narrés :
1- INTÉRIEUR JOUR. STUDIO.
ALEXANDRINE : Jeune fille 20 ans, cheveux rouge teints, délavés, droit, mais avec du volume. Yeux verts. Sans maquillage, très normale, imc de 26, naturelle. Fille d’un député agriculteur, mélange le meilleur et le pire des deux mondes.
REPORTER : Hors champs, voix grave, professionnelle, mais épuisée.On tourne un documentaire sur la vie d’Isabelle.
ALEXANDRINE
(répondant au reporter, passionnée)
Isabelle? Quand je l’ai rencontrée? Au secondaire. Était brillante. Je me souviens qu’on parlait des résultats en Floride. C'tait tellement n'importe quoi. Les machines étaient vieilles, fuckées. Y'avait des problèmes 'ek les bulletins. Pis la loi était weird aussi. Faque quand y'ont voulu recompter, c'tait juste comme 3-4 comtés. Pis là, Gore a demandé à Cour Suprême d'la Floride - c'tait Démocrate ça - de r'compter plus que ça. Mais là, les Républicains d'la Cour Suprême des États-Unis sont allés dire que c'tait inconstitutionnel c'qu'avait dit la Cour Suprême d'la Floride. Mais en même temps, ç'aurait dû être Gore qui gagne. Y'avait ben plus de voix aux États, quelqu' chose comme 500 000. C'tait comme quand les libéraux ont perdu d'vant les Péquistes, pis qu'on avait eu plus de vot'. En tout cas, c'est le système qui a à changer, parce que là, la démocratie. Le système une tête, un député, ça empêche les tiers-parti d'avoir un pouvoir pis en même temps, le système proportionnel, ben, c'pas assez stable, avoir des coalitions partout, tu peux pas être le boss 'ec plein de mains su'l volant, comme Charest a dit pis, moi j'pense que la démocratie directe c'est...
REPORTER (H/C)
(la coupant : peut être fait avant)Et Christophe?
ALEXANDRINE
Ah! Qui? Ah! Mon Dieu! Christophe pis Isabelle. C’est le couple parfait! Un homme tout droit sorti de ses rêves!
REPORTER (H/C)
Et ils se connaissent depuis...
ALEXANDRINE
Bah, je sais pas, je les ai toujours vus ensembles. C'est des amis d'enfance, j'suppose. Aucune idée.
REPORTER (H/C)
Ok. On reprend, tu me résumes tout ça en 30-40 secondes, le plus naturellement possible.
2- INTÉRIEUR SOIR. CHAMBRE OU BUREAU.
ISABELLE : alias Canneberge. Fait de l’embonpoint, fille normale mais intelligente, allumée, curieuse, bavarde. Manque de confiance en elle.
STÉPHANE : alias Isocèle. Jouflu, barbe, ordinaire, yeux bleus, pantalons sports. Qualités psychologiques semblables à Isabelle.
Isabelle et Stéphane clavardent pour la première fois ensemble. On voit Isabelle ajouter Stéphane, puis débuter la conversation en commentant son statut. Le courant passe bien.
«
Canneberge
C’est pas vrai! Toi aussi tu aimes Camille!
Isocèle – The money noooooote
Oui! J’aime surtout son 2e cd. J’l’ai écouté pendant 10 mois de suite.
Canneberge
Moi j’l’ai vue aux dernières francos, à son show gratuit.
Isocèle – The money noooooote
Moi c’tait deux semaines après.
Canneberge
J’pensais c’tait juste à moi que ça arrivait, d’être en retard par rapport au show. Moi j’ai manqué la tournée d’Amnesiac, à l’époque je commençais juste à découvrir Ok Computer.
J’aime beaucoup la polyphonie de Pâle septembre, la structure de la chanson est cool aussi, j’aime pas quand c’est toujours couplet-refrain. J’aime quand on joue avec la chronologie – dans les films aussi.
Isocèle – The money noooooote
Pâle septembre est ma toune préférée de Camille.
Donc t’as vu 21 grams, je suppose?
Canneberge
Yep! Et Memento, Babel (ah! les scenarios de Arriaga!) et...
Isocèle – The money noooooote (la coupant)
Magnolia.
Canneberge (une seconde plus tard)Magnolia.
Isocèle – The money noooooote... Moi c’est Stéphane, en passant.
»
3- EXTÉRIEUR JOUR. COUR D’ÉCOLE.
ISABELLE ENFANT : Petite fille, environ 7 ans, cheveux blonds, bouclés, yeux bleus, brillante, curieuse, mais rejetée, éprouve des difficultés sociales, aime avoir l’attention
CHRISTOPHE ENFANT : Garçon, 7-8 ans lui aussi, cheveux bruns foncés, ordinaire, mais curieux, vif, intelligent
LES ENFANTS : Ordinaires, habituels, cruels sans le savoir ou le souhaiter
Isabelle, timide, s’approche d’un groupe d’enfants.
ISABELLE
Est-ce que je peux jouer avec vous?
Premier groupe d’ENFANTS
Oh! Isabelle la poubelle! Isabelle est pas belle! T’es pleine de poux Isabelle. Attention, alerte aux poux, Isabelle est là! S.O.S Alerte aux poux! (on entend les enfants imiter une ambulance et rire)
Les enfants partent à courir, ceux qui sont autour d’Isabelle s’éloignent, d’autres font des grimaces pour qu’Isabelle tente de les attraper. Isabelle les ignore. Elle regarde au sol, triste et se dirige vers une balançoire libre.
Second groupe d’ENFANTS
Oh, ça pue! Tassez-vous, Isabelle s’en vient.
Les enfants s’éloignent en se bouchant le nez et en grimaçant. Isabelle prend place sur la balançoire, l’air triste. Christophe s’avance tranquillement, pour qu’Isabelle le remarque bien puis s’assoit.
CHRISTOPHE
Y sont cons, sté, c’pas grave, laisse-les faire.
Isabelle se tourne, prend une pause, observe Christophe, puis répond, une fois ses intentions pacifiques établies.
ISABELLE
Tout l’monde me dit ça. J’sais pas comment.
Les deux enfants se balancent un peu. La première cloche sonne. Les deux sautent des balançoires. Christophe sort un livre de sa poche et le remet à Isabelle.
CHRISTOPHE
T’es pas obligé d’être dans leur gang à eux, sté. Tiens, un livre de Denis Côté. Au moins ça, c’est méchant pis épeurant!
Christophe s’éloigne pour rejoindre son rang.
ISABELLE (en criant)
Heille, comment tu t’appelles?
CHRISTOPHE (en criant et en courant)
Christophe!
4. INTÉRIEUR JOUR. GYMNASE.
ISABELLE ENFANT
LES ENFANTS
MICHAEL LAJOIE ENFANT : Enfant normal, yeux bleus, cheveux bruns, ni populaire ni impopulaire, dans la moyenne
ENSEIGNANT D’ÉDUCATION PHYSIQUE : Un peu bedonnant, bon gars, cheveux gris, barbe
Au cours d’éducation physique, Isabelle exprime ses angoisses devant le groupe, sous la direction de l’enseignant. Les élèves sont assis en tailleur par terre.
ISABELLE ENFANT
(s’embarquant un peu dans un récit narcissique, comme le fait tout enfant)Quand vous me dîtes des gros mots, ça me fait de la peine. Y’a personne qui veut jouer avec moi. J’aimerais ça avoir des amis. Je suis pas méchante avec vous, je comprends pas pourquoi vous voulez pas être ami avec moi.
Vous dites que je suis poche. Je sais que je sais pas comment attraper le ballon. Mais si y’a jamais personne qui meul’ lance, je vais jamais apprendre comment attraper. C’est tout le temps les mêmes qui ont le ballon, c’est pas juste, moi aussi je veux jouer.
Plus tard, dans le même cours, Isabelle tente de se démarquer en jouant au basket-ball, dans son cours d’éducation physique. Michel lui lance le ballon, par compassion et par pitié.
5. INTÉRIEUR SOIR. CHAMBRE OU BUREAU.
(Intégré à la précédente? Comment?)
ISABELLE
Isabelle ajuste le cadrage de sa webcam. On voit une vidéo diffusée sur youtube.
ISABELLE
(Isabelle le dit d’un ton trop détaché, comme si ça lui faisait encore mal mais qu’elle voulait le dissimuler.)
Bon, ben je vais commencer ma diffusion, vlog 1 sur youtube, titre : Michael. Mon premier amour, ou ben, sans parler d’amour, mon premier kick, disons, c’tait Michael Lajoie. J’pense que c’t’à ce moment-là que ma vision, ma conception, ma perception du « phénomène amoureux » s’est un peu déformée. Quand j’tais jeune, enfant j’veux dire, c’tait pas compliqué, on m’aimait pas. C’tait pas trop d’ma faute, j’tais différente, je cherchais l’attention, j’comprenais pas trop comment dire les choses aux gens...
Donc on m’parlait pas, on m’ignorait, on m’niaisait souvent, mais en tout cas, on m’aimait pas. Pis Michael, ben Michael a été le premier à me passer le ballon dans le cours d’éduc. Pis quand j’y pense ben, il me l’a passé pas parce qu’y m’aimait, mais parce que je faisais pitié. Il voulait être gentil, c’tait tout. Mais moi, depuis, j’ai pensé que quand on était gentil avec moi, c’parce qu’on m’aimait. Mais sapristi, c’parce qu’il y’en a beaucoup de gars gentils! Avec le temps, on s’rend ben compte qu’y sont gentils parce que c’est socialement acceptable, c’est ce qui est recherché, convenu. À partir de vingt ans, on arrête d’intimider les gens, j’veux dire, en face à face; on est gentil, juste parce que c’est normé, c’est tout.
6. INTÉRIEUR JOUR. STUDIO.
PASCALE : Jeune femme athlétique, cheveux et yeux bruns, petite, souriante, optimiste, joviale, habillée normale, confortable
REPORTER
On poursuit le documentaire sur la vie d’Isabelle.
PASCALE
Isabelle, Isabelle c’est ma meilleure amie. On s’connaît, on s’connaît ça fait un boutte. A s’faisait garder chez nous, par ma grand-mère. A toujours été spéciale. Elle m’a toujours aidée à l’école, pour m’expliquer tout, en sciences et tout. Est très intelligente. Elle a toujours eu la main levée à l’école, a voulait répondre à toutes les questions, c’tait plus fort que elle.
(Il y a une légère pause dans le ton, on sent que la scène a été coupée puis recollée.)Christophe pour elle... a pouvait pas avoir de meilleur gars. J’pense qu’y se sont toujours connus. Y’étaient souvent ensemble, y’ont toute découvert ensemble. Chris pis Isabelle ont commencé à écouter de la musique fuckée ensemble, y’ont commencé à regarder des films fuckés ensemble, à jaser de trucs compliqués ensemble. C’est vraiment des âmes soeur, dans le sens de... d’âmes jumelles, je dirais. Y se complètent tellement pis y se ressemblent tellement, pis y se sont influencés tellement... Je pourrais pas les voir séparés, c’est vraiment une relation fusionnelle qu’ils ont, c’est très spécial, on voit vraiment pas ça chez tous les couples, ça.
7. INTÉRIEUR SOIR. CHAMBRE OU BUREAU.
ISABELLE alias Canneberge
STÉPHANE alias Isocèle
Isabelle et Stéphane poursuivent leur clavardage. Isabelle est choquée par la franchise de Stéphane, qui la met à l’épreuve.
Isocèle – Un opaque autohomme
Hey!
Canneberge – Mon rêve dort encore.
hey!
Isocèle – Un opaque autohomme
Tu lis quoi aujourd’hui?
Canneberge – Mon rêve dort encore.
Je lis des choses. Des revues, des magazines, des trucs. Comme Palin.
Isocèle – Un opaque autohomme
T’obtiens pas mon vot’ de mêm!
Canneberge – Mon rêve dort encore.
Ok, ben pour dire vrai, je fais ma geek freak et fuckée. Je lis une étude qui décrit les risques environnementaux de l’élevage du saumon sauvage.
Isocèle – Un opaque autohomme
Tu lis une étude qui décrie l’aquaculture?
Canneberge – Mon rêve dort encore.
Je lis une étude qui souscrit à la pensée critique poisseuse.
Isocèle – Un opaque autohomme
Je lis du Rappaz. C’est bon.
…
Tu connais?
Canneberge – Mon rêve dort encore.
Nope.
Isocèle – Un opaque autohomme
Tu connais Entendu à Montréal?
Canneberge – Mon rêve dort encore.
Yep. Y’avait des histoires tordantes de tondeuses.
Isocèle – Un opaque autohomme
Bon, c’est le même gars. Il a un blogue. C’est absurde, irrévérencieux, con. Il écrit bien. Il est probablement épais. Je suis sûr qu’il a couché avec ben des filles ! J
Canneberge – Mon rêve dort encore.
!
Isocèle – Un opaque autohomme
Gard, c’est not’ ambition, coucher avec ben des filles, faut pas seul’ cacher.
Canneberge – Mon rêve dort encore.
Euh, oui, ben sûr. J’vais faire semblant que j’admire ta franchise.
Isocèle – Un opaque autohomme
J’te dirais que c’est un beau cadeau que j’te fais. Y’a pas beaucoup de gars qui donnent l’heure juste.Va donc lire son site. Après, quand t’auras fini de faire ta snob de vierge offensée, viens me voir, si t’as aimé. Moi c’est mon idole. Je l’ai même stalké l’aut’ fois, j’ai jamais fait ça, mais pour lui, oui.
Canneberge – Mon rêve dort encore.
Ouin. On verra Stéphane.
8. INTÉRIEUR JOUR. AUTOBUS SCOLAIRE.
ISABELLE-ADO : Isabelle, adolescente, a pris du poids, environ 13 ans. Cheveux moyen, châtains.
MARTINE : 13 ans aussi, ado populaire, qui se la joue un peu, mais qui a des manières « d’habitantes ».
ALEXANDRE : 13 ans, cheveux courts, noirs, avec beaucoup de gel, en pic. Yeux foncés.
Isabelle s’assoit en arrière de Martine et Alexandre, dans l’autobus, deuxième banc en avant.
Martine
Sté, t’es pas obligée de t’asseoir toujours à la même place. Le changement c’est bon aussi. (sarcatisque : ) Tu pourrais te faire plein de nouveaux amis!
Isabelle
Moi j’aime ça.
(en mentant) Pis ça m’donne la nausée d’êt’ en arrière.
Martine
La quoi? Toé pis tes mots compliqués.
Isabelle
La nausée. Comme le livre de Sartre, là.
Martine dévisage Isabelle. Elle lui semble bien bizarre.
Isabelle (s’expliquant)
J’ai mal au cœur quand j’suis en arrière.
Martine
Ah, k! Ça t’donne envie d’gerber!
Ben j’ai pas envie d’êt’ plein d’jus de vomi. Tu devrais t’asseoir plus loin, la prochaine fois.
Isabelle se retourne, regarde par la fenêtre, pendant un moment. Puis, elle observe Martine et Alexandre en train de s’embrasser langoureusement jusqu’à l’arrivée du bus.